La ca-ca, la ca-ca, la catastrophe !

 

Forcément, quand on fait le malin à mettre son dossard sur Facebook, à annoncer qu’on est chaud et prêt à tout péter, vaut mieux pas trop se louper… ou ne pas finir dernier…

 

Bon, mais aussi, c’est un peu facile : j’entends déjà les habituels moqueurs rigoler… Rappelons donc la règle : peuvent rigoler uniquement ceux qui ont fini ladite course, la même année que moi… et il n’est pas exclu qu’ils ne prennent un bâton de course (en carbone, tout de même !) sur le coin de la tronche !

 

Résumons : temps splendide (un peu trop chaud), organisation sans faille (le seul reproche que j’ai trouvé à faire porterait sur l’absence de Tuc aux ravitaillements : j’aime bien avoir un peu de salé pour passer les crampes et ne suis pas fan de bouillon…), dormi un peu, pu manger avant de partir, il y avait tout pour faire mieux que l’année dernière… beaucoup mieux !

 

Calcul simple (simpliste ?) : j’ai couru la dernière course en 11h, pour 63km et 4’000m de montée (autant de descente). L’année dernière, j’avais couru qu’une infime partie de l’Ultraks et fini les 48km en 10h46’. M’étant amélioré dans les descentes et la gestion de course, et ayant couru 15km de plus avec un peu plus de dénivelé en 14 minutes de plus, les plus folles espérances m’habitaient !

 

Depuis la 6000D, j’avais mal au genou. Les vacances de mon rebouteux genouillesque coïncidant avec mon retour de vacances, je n’ai pu le voir que le mardi avant ma course. Après test, je me suis aperçu que j’avais toujours mal au genou quand je courais, mais un peu plus tard que d’habitude et décidai donc de maintenir ma course. Ayant convaincu un copain de courir la petite course (17 km et plus de 1’100 m de montée tout de même !), je me sentais aussi assez mal de le laisser tout seul dans l’adversité…

 

Rappel des forces en présence : à ma gauche, l’Ultraks : 48km dans les montagnes au départ de Zermatt, 3’600 mètres de montée et autant de descente, soit l’équivalent de 84km à plat… et à ma droite, Le Père : plus de 2m, légèrement sous les 100kg, beau gosse (très !), modeste (extrêmement !), avec un genou à deux doigts du décès, n’ayant quasiment pas couru depuis un mois… Dis comme ça, effectivement, je n’avais pas toutes les chances de mon côté !

 

N’ayant pu m’endormir aussi tôt que souhaité, je me réveille à 5h15 au lieu des 4h30 prévus. Re re re analyse du sac et préparation : coupe-vent, couverture de survie, de la bouffe pour la course en quantité, une poche à eau et deux bidons (isostar et potion magique-endurance-malto). Je vérifie que mon Tupperware de poudre magique pour reremplir le bidon de potion magique à la mi-course est bien fermé, c’est prévu pour mettre du lait en poudre pour un punk en bas âge : c’est fait pour les enfants, donc aussi résistant que du matos militaire ! Bâtons, casquette, lunettes de soleil, crème solaire : j’ai tout !

 

Je rejoins le départ, arrive juste dans les temps pour le briefing et me mets, comme à mon habitude tout derrière.

 

dsc1110-w700h700Départ à l’heure, à la seconde près, avec un début dans Zermatt, puis on commence à monter, toujours sur la route, avant de monter dans la forêt. Je surveille ma fréquence cardiaque, tout va bien. Le genou ne fait pas mal.

 

La veille de la course, j’ai encore parlé à mon rebouteux qui m’a conseillé de faire un exercice pour soulager encore le genou, ce que j’ai fait… J’y crois presque, ça va tenir, miraculeusement!

 

La montée est rude, fait mal, mais ça va je m’y étais préparé. Je double pas mal de monde dans la montée, devant parfois faire monter un peu le cœur pour ce faire… Et c’est là que j’ai fait la première erreur : en gros je suis parti trop vite et ce genre de chose se paie assez cher (un peu comme quand numéro 3 est tout calme, trop calme… tout va bien et tout d’un coup, paf !, il a la gastro, la situation sanitaire dégénère et il s’en suit 48 à 96h de chaos avec tous les punks qui tombent malade les uns après les autres, dans le désordre habituel, vous vous douchez au Sterilium en pensant, naïvement, passer entre les gouttes. Vous finissez à l’article de la mort, ayant perdu 4 kilos en 26 heures, rentrant enfin à nouveau dans votre jeans d’adolescent, mais cette perspective ne parvient pas à vous réjouir, étonnamment, et ça tout le monde s’en tape, merde à la fin !) et peut faire mal longtemps, sur une course de 48km…

 

Premier grand bonheur : au premier panneau indiquant la distance : 5km, ma montre indique 6.78km… Je suis le seul à avoir un GPS marseillais qui va essayer de me faire croire pendant toute la course que je suis bientôt arrivé, alors qu’il reste beaucoup plus que prévu… Bon pour le moral, je me fais une note mentale pour plus tard d’aller jeter une godasse dans la vitrine du vendeur de matos de sport et/ou de l’éclater à coup de bâton (c’est lui qui me les a vendus, ça reste en famille !) en hurlant des insultes et invectives diverses et colorées (comme les coussins du canapé après le passage de numéro 4 avec son stylo…).

 

Nous montons à Sunnegga, puis première petite descente, sans trop de souci ou de chichi, je sens légèrement le genou, mais ça semble plus ou moins tenir…

 

Nous atteignons le Gornergrad, avec un passage à 3’130 m, vue incroyable sur la pointe Dufour (pour les moins géophiles, il ne s’agit pas d’un magasin d’électro-ménager, mais bien d’une bosse… la plus haute de Suisse à ce qu’on dit, mais je n’ai pas pris le temps de vérifier…), le Mont-Rose, et les plus beaux sommets de Suisse, dont le Cervin. Ravitaillement et photo, puis je commence la première vraie descente. Comme je le craignais, après peu de temps, je commence à avoir mal au genou. Je continue mais dois fortement ralentir et parfois marcher dans la descente.

 

C’est décevant : là où durant les dernières courses je gagnais des places, je me fais dépasser par tout le monde, dont : des touristes japonais (tout un car de retraités avec canes et déambulateurs), des petites vieilles qui promènent leurs Yorkshires, des moutons bicolores (des autochtones)… le moral n’est pas au plus haut !

 

Ravitaillement en fin de descente, je passe au poste de secours pour qu’ils me mettent quelque chose sur le genou. Je repars dans des effluves de Perskindol. Avec la sensation de fraicheur, je peux recourir quelque peu… Surtout que le parcours est plutôt plat, sans trop de complications… Pas longtemps malheureusement : après 15 minutes, les effets se dissipent et je me remets à marcher.

 

Je suis à 30 kilomètres de l’arrivée et me dit que la journée va être longue, très très longue… Un peu quand ma fille dit : « c’est long… on est bientôt arrivé ?… j’en peux plus, c’est encore loin ? » le tout sur une distance de 14 mètres alors qu’on est parti marcher 5km…

 

Pour améliorer les conditions idylliques de cette course : ma fréquence cardiaque disparait de ma montre, confirmant ce que je craignais : je suis mort !

 

Malheureusement pas encore, je poursuis donc, sans indication de mon rythme cardiaque, qui monte trop dans la montée suivante… C’est long, ça pique, j’en bave (ben non, c’est plus bas et pas de ce côté !?), si j’en bave, grave même ! Je me fais une seconde note mentale pour mon vendeur de montre que j’imagine mourant dans d’atroces souffrances…

 

A chaque ravitaillement équipé d’un poste médical, je fais une pause pour mes genoux, mais les fois suivantes, l’effet n’y est plus, cela ne soulage quasiment plus.

 

Lors d’un passage un peu technique, dans une descente assez rude, avec pas mal de cailloux et de branches où j’ai pu avancer plus vite, toujours en marchant, en doublant un coureur, sur une longue pierre mouillée, je glisse et finis sur le dos, le derrière et les coudes.

 

Les coureurs qui me suivent ont un petit cri de surprise au moment où je tombe puis sont silencieux… l’un me demande si ça va et je me relève en lui disant que oui. Leur crainte vient du fait que je suis tombé sur un gros fer tout rouillé qui dépassait de la roche… Ils pensent que je suis planté dessus et se voient probablement déjà en train de devoir me décoller du caillou en faisant levier avec leurs bâtons ou un truc drôle avec du sang qui gicle et des morceaux de gars un peu partout.

 

Le fer, que je n’avais même pas remarqué, est passé sous mon bras, entre le bras et les côtelettes, sans rien toucher (et je ne lui en tiens pas rigueur !). Je réalise ma chance dans cette journée pourrie !

 

Bon, en fait c’est le seul truc qui s’est passé de manière favorable… Les gens ont continué à me doubler (oui, touristes, petites vieilles, Yorkshires et moutons compris…) et j’ai continué à morfler et aller de poste de secours en poste sanitaire. Le temps est passé, passé, passé, j’ai continué, continué, continué.

 

A l’endroit où j’aurais pu/dû abandonner, je n’ai pas eu le cœur de laisser tomber : comme dit ma cousine, j’avais fait plus de 20 bornes, ce n’est pas pour craquer à 2 mètres du bol de Sangria !

 

Donc je poursuis, de plus en plus seul. J’ai passé la première barrière horaire avec une marge de plus d’une heure, pour la deuxième, je m’approche de la demi-heure. Ca sent le sapin. Je suis de plus en plus seul. Ca pique, mais je suis de toute façon trop loin pour abandonner : à cet endroit, il faut de toute façon redescendre en marchant et je ne connais pas la route : je continue. Je croise des moutons bêtement monochromes, qui me regardent en broutant… Mêêêêêêêê ! Ta gueule les biquettes, marche au lieu de frimer et fout-moi la paix ! Ils décident judicieusement de ne pas continuer, pas si con finalement… Le Père est sympa, mais faut pas abuser non plus !

 

Petit moment de bonheur : au ravito suivant, après être allé voir les infirmiers, je remplis mes bidons, et veux faire ma potion magique : nous sommes à la mi-course et une nouvelle boisson va faire du bien. Je tâtonne dans mon sac et sens quelque chose de collant… Je trouve la boîte, qui est ouverte, avec la poudre dans mon sac, en train de caraméliser avec ma transpiration… Tout l’intérieur de mon sac est collant, je ne sais pas si je vais pouvoir le ravoir… Je complète mon bidon avec des pincées de poudre, pathétique, le jeune au ravitaillement réprime un rire, sourit mais comprend qu’il risque ça vie et se retient… Je suis déjà trop fatigué pour l’insulter !

 

Paysages magnifiques ! Je rattrape des gens, de temps à autre. Un jeune est mort, vidé, achevé, détruit, parti sans boisson quasiment et surtout sans nourriture, il est blanc et me demande à manger en titubant… Je regarde autour de nous, nous sommes tout seul, je l’achève à grands coups de bâton et le jette dans le ravin… Vu l’endroit, on le retrouvera dans quelques semaines, ou l’été prochain…

 

Mais non, c’est un trail !!!! On est tous des gentlemen, sympas, encourageant les autres, se laissant dépasser sans râler, échangeant avec les autres et demandant à ceux qui sont mal en point si on peut les aider ! Positifs et joyeux comme des scouts en liberté, c’est ça l’esprit Trail !

 

Je lui laisse quelques pâtes de fruit et continue… Je le recroise bien plus tard, après l’arrivée. Il a fini un peu plus de 15 minutes après moi, content d’avoir pu tenir jusqu’au bout !

 

Dernier ravitaillement, les secouristes hésitent à me laisser poursuivre, il reste un peu plus de 6km, dont une longue descente… Je dois ressembler à un short de rugbyman en fin de match très physique : on devine qu’il était blanc et classe, mais à ce stade, il fait peine à voir… Je les convaincs que je peux finir ! Il reste environ une heure quand je repars.

 

Depuis le ravitaillement, on remonte un bout, puis un long plat montant nous amène au-dessus de Zermatt. Je vois arriver un groupe d’une trentaine de personnes. Ils encouragent chaque coureur qui me précède. Alors que j’approche, celui qui marche devant me crie : Allez Le Père ! (On a tous notre prénom sur le dossard, pour aider les spectateurs qui veulent nous encourager)

 

Je suis trop détruit pour répondre : Allez Didjer !!!!!! Didier Défago vient d’avoir le privilège de croiser Le Père Indigne! Trop surpris par cette rencontre de la star de son enfance, il ne pense même pas à me demander un autographe, c’est normal, j’impressionne souvent les gens qui me croisent !

 

Grâce à mes mollets de gnou fugace, et malgré une douleur assez persistante, je double un ou deux pelés dans la montée. La dernière descente commence, raide, longue.

 

Petit rappel : la dernière descente nous fait arriver au-dessus de Zermatt, du côté de la gare, au-dessus des falaises magnifiques que l’on aperçoit depuis le train. Nous sommes sur une pente herbeuse assez raide et je me dis que si je loupe un pas ou me tords la cheville, je vais me retrouver à Zermatt plus vite que prévu, mais pas forcément en bon état…

 

Les genoux ne tiennent presque plus, les bâtons servent un peu de béquilles… Je me fais re dépasser par 2-3 des pelés dépassés plus tôt… Comme c’est un trail, qu’on est tous censés être sympas et se soutenir dans un esprit sportif et de franche camaraderie, je ne les pousse pas dans le ravin (même s’il n’y a plus personne et qu’on ne les retrouverait probablement pas avant que je sois reparti), ni ne fais de croche-pattes avec mes bâtons… mais il m’en coûte !

 

On approche de l’arrivée et je n’arrête pas de me répéter : je passe la ligne d’arrivée sur une civière, mais je ne me fais pas éliminer à cause du temps !!!

 

Les panneaux tant attendus arrivent : 4km to go (yes !!!!!!!)… 2km to go (magique !)… et là, en fin de descente, alors que je vois déjà Zermatt depuis longtemps, je réalise que ça ne va pas passer… Je vais finir après la barrière des 11h !!!

 

Le dernier coureur que j’ai dépassé dans la montée, me rattrape (les genoux me ralentissent principalement dans les descentes, pendant les montées c’est supportable et, grâce à des qualités athlétiques hors pairs, je double encore… oui ok, ce sont les derniers de la course, mais je les double quand-même !) et me dit qu’il reste 7 minutes et qu’il ne va pas y arriver…

 

Là, je ne sais pas ce qui m’a pris… Fierté déplacée ? Sursaut d’amour propre ? Esprit sportif (bon là, lecteurs fidèles, je ne vous mentirai pas – je ne l’ai jamais fait – ça ne peut pas être ça !) ? Je ne sais pas si j’ai trop regardé de films américains ou le héros sauve le monde et rentre en boitant à la maison, tout sanguinolent, mais il a pas mal, c’est un homme, un vrai, lui !

 

Enfin bon, je dis à l’autre coureur : on passe la ligne d’arrivée ensemble ! Tu me suis, on court jusqu’au bout !

 

Sans attendre sa réponse (je craignais un peu le : t’es con, t’y vas tout seul, taré !), je me mets à courir. Nous entrons dans Zermatt, dernière mini montée, on a mal de partout… Il reste 3 minutes !

 

Nous avons effectivement passé la ligne d’arrivée à la même seconde, soutenus par les acclamations du public en folie (les 422 coureurs qui ont terminé avant nous, sont douchés depuis des heures et sont en train de boire une bière amplement mérité au bar jouxtant l’arrivée, ainsi que quelques touristes payés probablement par l’organisateur) !

 

Je finis en 12 minutes de plus que l’année dernière… Mais ne suis pas si déçu que ça, compte tenu de mes genoux et de la distance marchée… Je n’ai pas oublié mon tee-shirt de finisher, contrairement à l’année précédente (oubli rapidement compensé par un envoi de l’organisateur, ayant eu pitié de moi…) et l’honneur est sauf : pour les 150 ans il y a une médaille : les punks pourront croire que j’ai gagné !

 

Je retrouve mon pote qui, bien que sur la terrasse du bistrot qui touche la ligne d’arrivée ne m’a pas vu passer avec mon acolyte ! Il me maudit, ne peut plus marcher et ne courra jamais plus en montagne, il le promet… Il ne faut jamais dire jamais !

 

Récupération avec un repas saint et équilibré, riche en vitamine et fibres (raclette à volonté) comme à l’accoutumée… Nous rentrons, pas tard, à nos hôtels respectifs : il ne faudra pas me bercer longtemps pour que je dorme !

 

Je dis que c’était pourri comme course…

 

Je ne me suis pas fait charger par un mouton local, monochrome ou bicolore… Je ne suis pas tombé en bas d’une falaise, n’ai pas perdu de cheville (bon en même temps, pour se tordre la cheville, faut aller un peu plus vite, là il aurait fallu beaucoup de maladresse quand même !), je n’ai pas été ralenti ou enlevé par des japonais fans du Père Indigne, ne me suis pas empalé sur un fer rouillé, n’ai rien de cassé, si ce n’est ma fierté… Je ne m’en sors pas si mal !